segunda-feira, 10 de julho de 2017

TU ES PLUS BELLE QUE LE CIEL ET LA MER: Un poème de Blaise Cendrars


Feuille de titre de Feuilles de Route avec dessin de Tarsila do Amaral.

            C’était en 1983, je crois. J’étais chez un ami traducteur, avec qui je passais des heures à brûler des joins, essuyer des scotchs et rouler les mots à propos de tout et de rien. Une échappée belle dans sa bibliothèque et j’en suis sorti avec un petit livre, la taille d’un paquet de cigarette; j’ai commencé à lire au hasard – une page, deux pages... et, tout de suite, cette merveille :

Tu es plus belle que le ciel et la mer
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t'en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l'œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t'aime

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924.


            J´ai eu le coup de foudre. Sur la couverture, on lisait: “Feuilles de Route, Tome I. Le formose”; et dans la page de titre: publié à Paris en 1924 par Au Sans Pareil.  C’était donc une édition originale. J’ai demandé à mon amie comment il l’avait trouvée et il m’a répondu qu’il  avait accepté d’en faire la tradution à condition d’utiliser la première edition, “pour le charme et pour les illustrations de Tarsila do Amaral”. Et il est allé la chercher dans une bibliothèque privée à São Paulo! Quel  caprice! Je lui ai demandé de me la prêter à son tour et il a dit non; mais, à coup de joins et de scotchs, j’ai pu l’avoir pour en faire faire une photocopie au coin de la rue.
            Il faut dire que le livre de Blaise Cendrars s’accompagnait de son frère jumeau, le Pau Brasil d'Oswald de Andrade, publié aussi à Paris en 1924 par Au Sans Pareil et qui compte également avec les dessins de Tassila do Amaral, artiste “moderniste” brésilienne et femme du poète. Les français ne connaissent probablement pas Pau Brasil (Bois Brésil), mais c’est un livre phare dans la poésie brésilienne. L’auteur y emploi de l’humour dans des vers libres et possède une sacré verve ironique, voir satirique et burlesque. Il a énormement contribué au “démontage” de la vieille poésie brésilienne, avec ses modèles parnasiens figés et, par ce fait, de toute la société positiviste et patriarcale qui lui servait de support.

Église de Sabará, Minas Gerais. Dessin de Tarsila do Amaral pour Feuilles de Route.

            Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de redécouvrir ce poème dans la voix émouvante de Bernard Lavilliers, dans son álbum “If...” Le coup de foudre est revenu. C’était encore l’époque antediluvienne des bandes cassettes, j’en avait eu une comme cadeau de la part d’une amie d'Avignon (Qu’es-tu devenue, Betty Blue?). Le tout se completait par un autre álbum tout vapeur, le “Mon Mec à Moi” de Patricia Kaas. Grâce à ce coup du hasard, la vision que j’avais eu jusqu’àlors de la chanson française à tout de suite changé. J’ai été obligé d’admettre quelle s’était modernisée sans perdre son charme lyrique et sa penchée vers la littérature.
            Revenant sur le poème de Blaise Cendrars, ce que j’aime le plus, c’est cet appel à la liberté, ce désir de partir, non en avion comme aujourd’hui, mais dans des odyssées de plusieurs semaines sur mer. Ça devrait laisser pas mal de temps pour lire, faire de la gymnastique, sécher quelques bouteilles et draguer une ou deux fillettes. Une vraie aventure!
            Et puis, par terre, en train, les autocars étant encore rares à l’époque. C’est comme ça que Blaise Cendrars a joint le groupe “moderniste” de São Paulo en 1922 dans la fameuse Voyage de “Découverte du Brésil”, à travers les villes barroques d’ Ouro Preto, Mariana et Sabará dans le Minas Gerais. L’éfémeride est enregistrée dans la dédicace de Pau Brasil, faite par Oswald de Andrade à son ami suisse: “À Blaise Cendrars, à l’occasion de la découverte du Brésil”.
            Les imbrications historiques et littéraires entre les deux ouvres sont nombreuses, je voudrais souligner le goût partagé du “vers libre”, alors en plein essor, représentant par excellence de cette poésie qui côtoie la prose et se voit comme la chronique de la modernité. Vitesse et liberté, lyrisme et carnet de route, la “tentation de la prose” dont nous parlait Georges-Emmanuel Clancier s’avère un chemin sûr et généreux.
            Aimer, c’est partir, aller à la rencontre du monde, saisir sur place cet “organisme dépositaire de la vie”, selon la formule presque secrète de Mallarmé. Même à une époque où les drônes font le travail de nos rêves de survoler les forêts, les villes, les montagnes, voire les pôles, comme ça, à la porte de la main, comme s’il suffisait de tendre le bras pour tout toucher, l’appel au dépaysement n’a rien perdu de sa force. Le désir de la poésie et un désir d’amour et de reencontre par excellence. Alors, partons!
©
Abrão Brito Lacerda
08 07 17
              



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